Mardi matin, COMEX. Le DG pose une question ouverte. Silence. Trois personnes parlent, les autres regardent leur écran. La décision se prend à la pause café, entre deux directeurs.
Vous avez déjà vu ce film. Tout le monde l’a vu. Le problème ne vient pas des gens autour de la table. Il vient du format. Une réunion classique avec ordre du jour, tour de table et powerpoint génère mécaniquement ce résultat : 20% des voix produisent 80% du contenu. Liberating Structures propose une sortie. Trente-trois protocoles courts, créés par Henri Lipmanowicz et Keith McCandless, qui changent la mécanique de la parole sans changer les gens.
Cet articlé s’adresse aux facilitateurs internes et aux DRH qui animent des collectifs de direction. On ne va pas vous vendre un manuel. On va vous donner les six protocoles qui marchent vraiment en COMEX, comment les combiner, et où ça casse.
D’où viennent les Liberating Structures
Henri Lipmanowicz et Keith McCandless ont publié The Surprising Power of Liberating Structures en 2013. Henri vient du monde pharma (ancien dirigeant chez Merck). Keith est consultant en santé publique. Les deux ont passé vingt ans à observer une chose : les méthodes classiques de réunion (présentation, brainstorming, débat ouvert) bloquent la parole de la majorité.
Leur réponse tient en un principe. Une structure de réunion n’est pas neutre. Elle distribue mécaniquement le pouvoir d’expression. Les protocoles qu’ils proposent inversent cette mécanique. Chaque protocole a une intention précise, une durée courte (souvent moins de quinze minutes), un déroulé en étapes qui force tout le monde à contribuer.
Les 33 structures sont libres de droits, documentées sur liberatingstructures.com, et utilisées dans des hôpitaux, des ministères, des startups, des CODIR. Pas une marque déposée, pas un dogme. Un outillage.
Pourquoi ça marche en COMEX (et pourquoi ça résiste)
Un COMEX a une caractéristique structurelle : tous les participants sont en position de pouvoir. Donc tous savent qu’ils sont jugés en permanence par leurs pairs. Conséquence : la prise de parole est calibrée, prudente, parfois théâtrale. Les vrais sujets se traitent en bilatéral après la séance.
Liberating Structures contourne cette mécanique de plusieurs manières. D’abord en réduisant la pression sociale par la taille du groupe (on commence souvent seul, puis à deux). Ensuite en imposant une consigne courte qui empêche les longs discours. Enfin en alternant écrit et oral, ce qui sort les introvertis et les juniors du blocage.
Mais ça résiste. Un dirigeant habitué à parler vingt minutes d’affilée n’aime pas qu’on l’arrête au bout d’une. Un DG qui pilote en mode descendant voit mal pourquoi il devrait écouter ses N-1 sur un sujet qu’il a déjà tranché. C’est là que se joue le travail du facilitateur. Vous ne vendez pas un protocole. Vous vendez ce que ce protocole rend possible que la réunion classique empêche.
1-2-4-All : le protocole d’entrée
Si vous ne deviez en retenir qu’un, c’est celui-là. 1-2-4-All ouvre la parole en COMEX en douze minutes. Le déroulé tient sur une carte.
Première étape, une minute en silence. Chacun écrit sa réponse à une question posée par le facilitateur. Deuxième étape, deux minutes par binôme. On partage et on enrichit. Troisième étape, quatre minutes par groupe de quatre. On compare et on cherche les points saillants. Dernière étape, cinq minutes en plénière. Chaque groupe partage l’idée qui sort le plus.
Pourquoi ça marche. Les introvertis ont écrit avant de parler, donc ils parlent. Les bavards ont parlé en binôme, donc ils ont déjà déchargé. Le DG entend des idées qu’il n’aurait jamais entendues en tour de table classique. Le tout en moins d’un quart d’heure.
Conditions pour que ça tienne. La question initiale doit être précise et concrète. « Quelle est la priorité numéro un pour le semestre ? » marche. « Comment voyez-vous l’avenir ? » ne marche pas. Le facilitateur tient les durées au chronomètre. Sans chronomètre, ça déborde et l’effet s’effondre.
Troika Consulting : la consultation rapide
Un membre du COMEX a un sujet bloqué. Il lui faut un avis frais, pas un comité. Troika Consulting fait ça en quinze minutes par triade.
Trois personnes par triade. La première expose son problème en deux minutes (pas plus). Les deux autres posent des questions de clarification pendant deux minutes. Puis la personne qui consulte tourne le dos. Les deux conseillers discutent du problème sans elle pendant cinq minutes. Ils proposent des angles, des questions, des pistes. Pendant ce temps, la personne écoute sans réagir. Puis on tourne, et c’est le suivant.
Pourquoi ce détour par le dos tourné. Parce que la personne qui consulte ne peut plus se défendre, justifier, expliquer pourquoi telle piste ne marche pas. Elle écoute vraiment. C’est rare en COMEX. La plupart du temps, dès qu’un pair propose une idée, on la rejette ou on la nuance dans la seconde.
Cas d’usage typique. Un directeur métier qui hésite entre deux options stratégiques. Un DRH qui ne sait pas comment annoncer une réorg. Un patron de BU qui veut un regard extérieur sur son budget. Trois Troikas en parallèle = neuf consultations en 45 minutes. Vous avez débloqué un COMEX entier.
Pour aller plus loin sur ce type de mécaniques, on en parle aussi dans notre approche de l’intelligence collective en entreprise.
25/10 Crowd Sourcing : la priorisation rapide
Question typique en COMEX : « On a quinze chantiers, on doit en garder cinq. Lesquels ? » Avec un débat classique, ça prend deux heures et la décision se fait au rapport de force. Avec 25/10 Crowd Sourcing, ça prend trente minutes.
Chacun écrit sa proposition la plus audacieuse sur une carte (deux minutes). On mélange les cartes, on les redistribue. Chaque participant note la carte qu’il reçoit de 1 à 5 selon son intérêt. On échange les cartes plusieurs fois, en notant à chaque tour. Les cartes qui ressortent avec les notes les plus hautes (idéalement 25 sur 25) sont les priorités du collectif.
Le truc qui rend ça puissant : l’anonymat des cartes. Personne ne sait qui a proposé quoi pendant la notation. Donc on note l’idée, pas l’auteur. En COMEX, c’est rare. D’habitude on évalue une proposition selon qui la porte. Là, on évalue le contenu.
Variante utile. Au lieu de noter l’audace, vous pouvez demander de noter la faisabilité, l’urgence, l’impact. Selon la dimension qui vous intéresse, vous obtenez un classement collectif sans débat.
Wise Crowds, Conversation Café, Ecocyclé Planning
Trois autres protocoles qui sortent du lot pour les COMEX.
Wise Crowds. Variante de Troika mais à plus grande échelle. Une personne expose un problème devant cinq à sept conseillers. Mêmes étapes : exposé, clarifications, dos tourné, discussion. Utile quand le sujet est complexe et nécessite plusieurs angles. Compter trente minutes par session.
Conversation Café. Six personnes autour d’une table, trois tours de parole avec un bâton de parole. Chacun parle sans être interrompu pendant son tour. Au troisième tour, on cherche ensemble ce qui ressort. Format adapté quand le sujet est sensible (réorg, conflit, désalignement) et qu’il faut un cadre qui empêche la coupure de parole. Trente à quarante-cinq minutes.
Ecocyclé Planning. Le protocole le plus puissant pour les portefeuilles d’activités. Vous placez vos initiatives sur une courbe à quatre phases : naissance, maturité, déclin, renouveau. Le collectif visualise ce qui doit naître, ce qui doit grandir, ce qu’il faut abandonner, ce qu’il faut redémarrer. Sur un COMEX qui pilote vingt projets, c’est une heure qui clarifie ce qu’aucun comité de pilotage classique n’arrive à clarifier.
Ces trois protocoles ne sont pas plus durs que les autres. Ils demandent juste un facilitateur qui ne lâche pas les consignes.
Combiner plusieurs protocoles dans une séquence
Un protocole isolé règle un problème. Une séquence règle une réunion entière. Voici trois séquences testées en COMEX.
Séquence diagnostic (90 min). 1-2-4-All sur « qu’est-ce qui nous bloque aujourd’hui ? » (15 min). Puis 25/10 Crowd Sourcing pour prioriser les blocages (30 min). Puis Wise Crowds sur les deux blocages prioritaires (45 min). Sortie : deux problèmes critiques avec des pistes concrètes.
Séquence priorisation (60 min). Ecocyclé Planning sur le portefeuille (45 min). Puis 1-2-4-All sur « que décide-t-on aujourd’hui ? » (15 min). Sortie : un ou deux arbitrages assumés collectivement.
Séquence sujet sensible (75 min). Conversation Café sur le sujet de fond (45 min). Puis 1-2-4-All sur « quelle action concrète maintenant ? » (15 min). Plus dix minutes de cadrage final par le DG. Sortie : un sujet qui a été dit, et une action qui sort.
Le principe est toujours le même. Ouvrir la parole avec un protocole court. Approfondir avec un protocole moyen. Atterrir sur une décision avec un protocole de clôture. Si vous voulez vous outiller en profondeur sur ce type d’enchaînement, on traite ce sujet dans la formation intelligence collective et facilitation.
Les limites : l’outil ne fait pas le facilitateur
Liberating Structures circule beaucoup. Trop souvent, on voit des managers télécharger un PDF, lancer un 1-2-4-All en réunion, et constater que ça ne marche pas. Pourquoi ça casse.
D’abord, un protocole sans cadre de sécurité ne libère rien. Si l’historique du COMEX est qu’on punit ceux qui parlent vrai, aucun 1-2-4-All ne va inverser ça en quinze minutes. Le protocole révèle l’état du collectif. Il ne le change pas.
Ensuite, un protocole mal facilité ressemble à un jeu d’animation. Les dirigeants détestent les jeux d’animation. Si vous lancez un 25/10 sans poser le sens, sans tenir les durées, sans dépouiller proprement, vous perdez le COMEX pour de bon. La crédibilité du facilitateur se construit sur la maîtrise technique du protocole.
Enfin, un protocole utilisé en bouclé perd son effet. Si vous faites du 1-2-4-All toutes les semaines, le COMEX s’ennuie et la parole se referme. Variez. Mélangez. Adaptez à l’enjeu réel.
Un facilitateur expérimenté en utilise rarement plus de dix régulièrement. Les autres sont des cartouches en stock pour des situations spécifiques. La compétence n’est pas de connaître les 33. C’est de savoir lequel sortir, quand, et pourquoi.
Comment vous former concrètement
Trois chemins selon votre contexte.
Vous êtes facilitateur interne et vous voulez monter en compétence vite. Lisez le livre, testez deux protocoles par semaine sur des réunions à enjeu modéré (jamais en COMEX la première fois). Filmez-vous, ou faites-vous observer par un pair. Au bout de trois mois, vous avez dix protocoles solides en main.
Vous êtes DRH ou directeur de la transformation et vous portez le sujet pour le collectif. Le piège classique est d’envoyer une demi-journée de formation à dix personnes et de penser que c’est fait. Ça ne suffit pas. Il faut un parcours sur trois à six mois avec mise en pratique réelle entre les sessions.
Vous portez un projet de transformation et vous cherchez un cabinet pour vous accompagner. Sur ce sujet, l’enjeu est moins le catalogue de protocoles que la capacité à designer la séquence qui sert votre objectif. Une démarche de facilitation en entreprise bien pensée combine plusieurs protocoles dans une architecture cohérente. Pas du copier-coller de méthodes.
Quel que soit le chemin, le critère de réussite est simple. Au bout de six mois, votre collectif tranche plus vite, parle plus vrai, et les décisions tiennent. Si ce n’est pas le cas, le problème n’est pas dans les protocoles. Il est ailleurs.
FAQ
Quelle est la différence entre Liberating Structures et le design thinking ?
Le design thinking est une démarche complète, en cinq phases, orientée produit ou service. Liberating Structures est un répertoire de micro-protocoles qui peuvent s’utiliser dans n’importe quelle démarche, design thinking compris.
Les deux sont compatibles. Vous pouvez animer la phase d’idéation d’un design thinking avec un 1-2-4-All. Vous pouvez animer la phase de priorisation avec un 25/10. Le design thinking donne le cadre stratégique. Liberating Structures donne les protocoles d’animation.
Le piège est de croire que faire du design thinking veut dire faire des post-its. Ce n’est pas la bonne lecture. Faire du design thinking veut dire suivre une démarche en cinq phases. Liberating Structures vous outille pour animer chaque phase de manière vivante.
Combien de temps faut-il pour qu’un facilitateur maîtrise plusieurs protocoles ?
Pour cinq à dix protocoles utilisables en autonomie, comptez trois à six mois de pratique régulière. Pas de lecture seule, pas de formation en deux jours. De la pratique sur des vrais collectifs, avec retour critique.
La courbe d’apprentissage typique : les deux premières utilisations sont maladroites. La troisième commence à fonctionner. Au bout de cinq utilisations sur le même protocole, vous le pilotez sans regarder vos notes. C’est à ce moment que vous gagnez la liberté de l’adapter au contexte.
Un facilitateur senior connaît environ quinze protocoles dans le détail et en a entendu parler de tous. Il en utilise cinq très souvent et dix régulièrement. Le reste est en réserve.
Peut-on utiliser Liberating Structures à distance ou en hybride ?
Oui, mais ça demande des ajustements. Les protocoles écrits (1-2-4-All, 25/10, Wise Crowds) passent bien à distance avec des outils comme Mural, Miro ou Klaxoon. Les protocoles très orientés relation (Conversation Café, Troika) perdent une partie de leur force sans présence physique.
L’hybride (certains en présentiel, certains à distance) est le format le plus difficile. Les participants à distance sont mécaniquement désavantagés en prise de parole. Si vous animez en hybride, prévoyez des protocoles qui équilibrent (où chacun écrit avant de parler), et un co-facilitateur dédié aux participants à distance.
Pour un COMEX, l’idéal reste le présentiel. La parole libérée passe par le corps, le regard, la respiration. Les protocoles en sortent mieux.
Comment vendre un protocole à un DG qui dit que ce sont des trucs d’animation ?
Vous ne vendez pas le protocole. Vous vendez le résultat. Reformulez ce que le DG veut vraiment : une décision qui tient, un alignement réel, une parole vraie sur un sujet bloqué. Puis montrez que la réunion classique ne produit pas ça.
Démarrez petit. Pas de grand atelier de deux jours. Un 1-2-4-All de douze minutes glissé dans une réunion de COMEX existante, sur une question qui compte. Si ça marche (et ça marche en général), le DG redemandera. S’il ne redemande pas, vous avez votre réponse.
Évitez les mots qui sentent l’animation. Ne dites pas « atelier participatif » ou « intelligence collective« . Dites « format court qui permet d’entendre les huit personnes en quinze minutes ». Le DG entend la promesse, pas la méthode.
Tous les protocoles Liberating Structures conviennent-ils à un COMEX ?
Non. Sur les 33 protocoles, environ une dizaine fonctionnent vraiment en COMEX. Les autres sont calibrés pour des groupes plus larges (trente à plusieurs centaines de personnes), des temps plus longs, ou des objectifs trop éloignés des enjeux d’un comité de direction.
Ceux qui marchent bien : 1-2-4-All, Troika Consulting, 25/10 Crowd Sourcing, Wise Crowds, Conversation Café, Ecocyclé Planning, What I Need From You, Heard Seen Respected, Min Specs, Critical Uncertainties.
Ceux à éviter ou adapter fortement : Open Space Technology, Appreciative Interviews format long, Drawing Together, Improv Prototyping. Ces formats demandent un type d’engagement physique et créatif qui ne passe pas avec dix dirigeants en costume.
Le critère de sélection en COMEX : durée courte, consigne claire, sortie tangible. Si un protocole demande plus de quarante-cinq minutes ou produit un résultat flou, il ne tiendra pas la route.
Pour finir
Liberating Structures n’est pas une mode. C’est un répertoire d’outils précis, gratuits, documentés, qui changent la mécanique de la parole en réunion. Trente-trois protocoles, dont une dizaine vraiment utiles en COMEX. Le travail réel n’est pas de tous les apprendre. C’est de savoir lequel sortir face à quelle situation, et de le faciliter proprement.
L’erreur la plus fréquente reste de croire que le protocole fait le facilitateur. Il ne le fait pas. Le protocole structure ce que le facilitateur tient. Tenir un cadre, tenir une durée, tenir une consigne, tenir le silence quand il faut. Ça, ça ne s’apprend pas dans un PDF. Ça s’apprend en s’exposant à des collectifs réels qui résistent.
Si vous portez ce sujet pour votre boîte, commencez petit, choisissez deux protocoles, pratiquez-les pendant un trimestre. Vous aurez un retour terrain qui vaudra plus que cinquante heures de formation théorique.
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Yoan Lureault facilite des séminaires stratégiques en Normandie depuis 2011. Pour discuter de votre prochain séminaire, prenez un appel de cadrage de 30 minutes — gratuit, sans engagement.